« Privilégiés » ! En ces temps de crise, quel autre qualificatif serait plus stigmatisant ? Dans un monde d’inégalités croissantes, le privilège est un passe-droit d’autant plus insupportable qu’il repose davantage sur la naissance, la position sociale, que sur le mérite. La société de privilèges, l’abbé Sieyès la définissait en 1789 comme celle qui dit au peuple : « Quels que soient tes services, quels que soient tes talents, tu iras jusque-là ; tu ne passeras pas outre. Il n’est pas bon que tu sois honoré. »

 

Depuis quelques semaines, fait rare dans l’histoire de la République, les enseignants des classes préparatoires aux grandes écoles sont descendus dans la rue pour dire leur colère face à un projet de réforme de leur statut. Projet qui semble aujourd’hui suspendu mais qui a donné lieu à l’expression d’un grand nombre de contre-vérités. Qui accepterait, sans avoir démérité, de subir des baisses de revenus de l’ordre de 15 à 20% ? Les enseignants de prépa ont pourtant été taxés de « privilégiés ».

 

Et bien, je n’accepte pas d’être traité de « privilégié ». Né dans la Lorraine en crise des années 1970, passé par l’école du quartier de la mine, je suis, ô horreur, sorti major de ma promotion de classes préparatoires et de licence avant d’obtenir l’agrégation. Je dois tout aux classes prépa : d’excellents enseignants y ont compensé mes faiblesses, mes retards et m’ont communiqué la passion d’enseigner. J’ai d’abord enseigné dans un établissement réputé très difficile puis au lycée Henri IV. Alors non, je ne suis pas un privilégié. Comme l’immense majorité de mes collègues, je suis un méritant.

 

Les CPGE perpétuent les privilèges d’une caste dominante ? Regardons les faits en face : 1/ Oui, un étudiant de classes prépa coûte plus cher qu’un étudiant de l’Université. Mais le redoublement a un coût. Or, le taux d’échec en prépa est quasi-nul, si bien qu’au bout du compte le coût du diplôme est moins élevé en prépa qu’à l’Université.  Et l’on voudrait nous enlever des moyens ? 2/ La prépa n’est pas élitiste, elle ne chasse pas les élèves en difficulté : 80% des postulants sont admis, dont près de 30% de boursiers (taux comparable à celui de l’Université). Ces derniers sont accompagnés et tirés vers le haut, et 100% sortent diplômés. N’est-ce pas cela l’ascenseur social ? 3/ Enfin, les enseignants de CPGE ne sont pas des « nantis » qui s’en mettent plein les poches en accumulant les heures supplémentaires. Ces heures ne sortent pas d’un chapeau comme par magie. Elles sont imposées par le Ministère comme un complément de rémunération : le salaire de base d’un agrégé reste le même du collège à la prépa ! Un ministre qui accuse ses enseignants de cupidité, ce serait comme un employeur qui imposerait 15 heures supplémentaires par semaine dans votre contrat, pour s’offusquer ensuite d’avoir à vous les payer.

 

La prépa est un modèle qui marche, c’est le moins onéreux, le plus efficace ; étendons-le au lieu de le brocarder ! La démocratie républicaine doit savoir conjuguer égalité des chances et recherche de l’excellence.

 

Frédéric Munier

Article publié dans le JDD, 15 décembre 2013 : http://www.lejdd.fr/Societe/Education/Opinion-Non-les-profs-de-prepa-ne-sont-pas-des-privilegies-644045


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